À un mois du permis, Jean-Paul Belmondo a cramé une Renault Dauphine Gordini sur le tournage de Moderato cantabile. Il avait 27 ans, Jeanne Moreau était dans la voiture. Ce n'était pas une cascade — c'était juste lui, encore trop jeune, encore trop gonflé, et déjà incapable de faire les choses autrement qu'à fond.

Soixante ans plus tard, à 82 ans, un pneu lui explose sous les roues sur l'autoroute A8. La Rolls-Royce cabriolet part en glissade. Son ami Jeff Domenech prend le volant, stabilise la voiture après un choc à 50 km/h. Belmondo arrive à Roland-Garros quelques heures plus tard, hilare, comme si rien ne s'était passé.

Entre ces deux accidents — l'un d'un débutant incapable de retenir ses envies, l'autre d'un vieillard qui refuse de se calmer — il y a une centaine de voitures et une vie entière passée à aller vite. Pas pour les caméras. Pour lui.

L'homme avant le personnage

Il faut poser ça d'abord, parce que c'est la clé de tout : Jean-Paul Belmondo n'a pas joué des personnages qui aimaient les voitures. Il était quelqu'un qui aimait les voitures, et qui jouait des personnages.

La nuance est importante. Dans les années 80, le cinéma d'action français avait ses codes, ses artifices, ses doublures. Belmondo en avait le moins possible. Il voulait conduire lui-même. Pas pour l'ego — pour la vérité. Il savait que ça se voit, sur un écran, qu'un acteur a peur. Et lui n'avait pas peur.

Rémy Julienne, le cascadeur le plus réputé du cinéma européen, qui a travaillé avec lui sur une dizaine de films à partir de Ho! en 1968, a dit quelque chose de définitif : "Jean-Paul aurait pu devenir cascadeur professionnel si son talent ne l'avait conduit ailleurs."

Ce n'est pas un compliment de circonstance. Julienne n'était pas du genre. C'est un constat technique.

Gil Delamare : l'ami qui a tout changé

Tout commence avec Gil Delamare. Cascadeur professionnel, ami de Belmondo depuis leurs débuts à tous les deux. C'est lui qui, en 1964, sur le tournage de L'homme de Rio, convainc Belmondo de faire ses propres cascades. Pas comme exercice de style — parce qu'ils partagent la même vision de ce que doit être un film d'action : quelque chose de vrai, filmé pour de vrai, avec des risques réels.

Belmondo prend le goût. Il ne s'arrêtera plus.

Gil Delamare meurt en 1966 dans un accident lors d'un tournage. Il a 40 ans. C'est lui aussi qui avait découvert et formé Rémy Julienne. Deux générations de cascades françaises partent de cet homme.

Belmondo ne l'a jamais vraiment oublié. Dans les interviews où il parle des cascades, il revient toujours à Delamare en premier. Avant Julienne. Avant les films. Delamare est le début de l'histoire.

Les Voitures, Film par Film

La filmographie automobile de Belmondo est un catalogue de machines improbables et de moments impossibles.

En 1968, dans Le Cerveau, une Citroën ID est coupée en deux en traversant un pont-levis en train de se relever dans le port du Havre. La scène demande des explosifs "utilisés par la NASA" selon les techniciens du tournage. Une seule prise possible — personne n't os faire deux fois ce genre de chose. Elle passe. Elle reste.

En 1979, dans Flic ou Voyou, Belmondo vole une voiture d'auto-école — une Fiat Ritmo orange — et la démantèle progressivement en poursuivant des malfaiteurs, jusqu'au plan final où un tonneau entier s'est coincé sous l'essieu arrière. Julienne conçoit la séquence, Belmondo la joue. Le résultat est quelque part entre la performance physique et le gag absurde.

En 1983, dans Le Marginal, une Ford Mustang 1967 V8 289 s'acharne sur une Plymouth Volare pendant plusieurs minutes à travers Marseille. C'est lui au volant. Personne ne le double.

En 1984, dans Joyeuses Pâques, une Fiat Uno est envoyée cinq mètres dans les airs. Belmondo a 51 ans.

En 1998, dans Une chance sur deux, il fait la même chose — cascades automobiles, hélicoptère, course-poursuite. Il a 65 ans. C'est son dernier film avant l'AVC de 2001.

FilmAnnéeVoiture
L'Homme de Rio1964Chrysler 75 Roadster
Ho !1968Matra MS630
Le Cerveau1968Citroën ID (coupée en deux)
Borsalino1970Lorraine-Dietrich
Flic ou Voyou1979Fiat Ritmo (auto-école)
Le Professionnel1981Fiat 131 Supermirafiori rouge
L'As des As1982Mercedes 540K (réplique)
Le Marginal1983Ford Mustang 1967 V8 289
Joyeuses Pâques1984Fiat Uno (5 m dans les airs)
Une chance sur deux1998Chevrolet Camaro Z28

La Collection : Presque Cent Voitures

Ce que peu de gens savent sur Belmondo, c'est l'ampleur de sa collection personnelle. Pas un caprice d'acteur fortuné qui achète deux Ferrari pour les photos. Une collection construite voiture par voiture, sur soixante ans, par un homme qui savait ce qu'il voulait.

Les Ferrari d'abord : une 250 GT cabriolet de 1962, une 250 GT Tour de France, une California, une 308 GTS, une Dino 246 GT. Cinq Ferrari, chacune choisie pour des raisons précises — pas pour la valeur, pas pour le badge. Pour la façon dont elles conduisaient.

Deux Aston Martin DB5 — une grise, une bordeaux. Un double de ce que beaucoup de collectionneurs considèrent comme la plus belle voiture britannique jamais construite.

Et puis des choses moins attendues : une Morgan +4, une Lotus Elan S2, une AC Ace-Bristol, une Maserati Ghibli, une Caterham Super Seven, une Panther Lima. Des voitures de passionné pur, pas des voitures de riche qui veut montrer qu'il a de l'argent.

Au cours de sa vie, il a possédé près d'une centaine de véhicules. Il a dit un jour, simplement : "L'automobile m'a toujours fasciné. Dès que j'ai pu me payer de belles voitures, je me les suis achetées."

Il n'y avait rien de plus à expliquer.

Paul Belmondo, Pilote de Formule 1

Son fils Paul — né en 1963, le même âge que la Formule 1 moderne — devient pilote automobile professionnel. Il court en Formule 1 avec l'équipe Larrousse au début des années 90, puis participe aux 24 Heures du Mans.

Jean-Paul Belmondo sur cette trajectoire : "C'est en fait moi qui lui ai donné le goût de l'automobile. Quand il était petit, j'avais de très belles voitures et il adorait ça."

Ce n'est pas une fierté d'acteur qui se raconte bien. C'est quelque chose de plus réel : un père qui a transmis une obsession. Une obsession pour la mécanique, la vitesse, les machines vivantes. Et le fils qui l'a prise au mot, qui a poussé l'idée plus loin que le père ne l'avait fait lui-même — de l'autre côté du volant, pas devant une caméra, mais au départ d'un vrai Grand Prix.

Il y a quelque chose de presque trop beau là-dedans. L'acteur qui jouait des pilotes a eu un fils qui est devenu pilote. La fiction est devenue réelle, une génération plus tard.

Le Bateau d'Alain Prost

Dans Le Marginal (1983), une séquence hélicoptère utilise un bateau posé sur l'eau. Ce bateau appartient à Alain Prost — champion du monde de Formule 1, ami de Belmondo. Il ne le sait pas. Personne ne lui a demandé. Il découvre son bateau dans le film en allant le voir au cinéma.

Ce détail dit quelque chose sur l'ambiance qui régnait dans ces tournages. Belmondo n'était pas un acteur enfermé dans sa loge entre chaque prise. Il traînait, il empruntait, il improvisait. Le monde réel débordait dans ses films, parfois sans prévenir — et sans en informer le propriétaire du bateau.

L'Autoroute A8, 2015

Août 2015. Jean-Paul Belmondo a 82 ans. Il roule sur l'A8 dans sa Rolls-Royce cabriolet. Un pneu explose. La voiture part en glissade. Son ami Jeff Domenech prend le contrôle, évite le pire, arrête la voiture après un choc à 50 km/h.

Belmondo arrive à Roland-Garros quelques heures plus tard. Hilare. Il raconte l'histoire comme une anecdote amusante. Pas comme quelque chose qui lui a fait peur.

C'est peut-être ça, finalement, ce qui définissait Belmondo mieux que n'importe quelle liste de films ou de voitures : cette incapacité constitutionnelle à être impressionné par le danger. Pas de la bravade — pas besoin de public pour ça. Juste une façon d'être, acquise à 27 ans dans une Dauphine Gordini et jamais abandonnée.

Il est mort le 6 septembre 2021, dans son appartement, d'un AVC. Pas sur une route. Pas sur un tournage.

La Rolls-Royce l'avait raté de peu.